1. La Réforme Radicale

Les deux premières réformes qui ont donné naissance aux « Eglises historiques » luthériennes et réformées ont beaucoup de points communs entre elles avec cependant une différence d’accentuation et un désaccord sur la cène. Mais elles vont néanmoins se rapprocher à partir du 17eS et aujourd’hui elles collaborent étroitement, malgré encore quelques différences de sensibilité, en particulier à propos de la cène.

Mais le protestantisme n’a jamais été un mouvement unique. S’il existe entre les principaux réformateurs un accord complet sur l’autorité unique des Ecritures et sur la gratuité du salut, il existe en marge de ce courant principal d’autres courants réformateurs que l’on appelle l’aile gauche de la Réforme ou la Réforme radicale. Ces expressions ont une certaine connotation politique qui vient de leurs divergences sur la place de l’Eglise dans la société civile. Ils refusent tout accommodement et se placent volontairement en dehors de la pensée sociale et religieuse du 16eS.

Ce nouveau courant réformateur apparaît :
- en Allemagne en réaction contre Luther.
- en Suisse en réaction contre Zwingli.

a) En Allemagne

Un ancien prêtre devenu pasteur luthérien, Thomas Müntzer, juge Luther beaucoup trop timoré et conservateur. Il lui reproche de ne pas aller jusqu’au bout de son entreprise. En fait, Luther réforme uniquement l’Eglise, pas la société.

Alors, Müntzer prêche la révolte armée et sa prédication rencontre un grand succès auprès des paysans particulièrement misérables et exploités. Il pense qu’il faut aussi réformer la société : la rendre plus juste, abolir les privilèges des seigneurs, répartir la richesse entre tous. Selon lui une vraie réforme spirituelle doit s’appuyer sur une réforme sociale.

A partir de 1524 l’Allemagne est en effervescence : des paysans armés d’épées et de bâtons se révoltent, ils se veulent chrétiens et libres et réclament de pouvoir choisir leur curé et l’affranchissement du servage. Luther, dans ses écrits sur « La liberté du chrétien » avait suscité la question de la liberté de l’individu, mais il n’y avait certainement pas encouragé la révolte.

Dans un premier temps Luther se montre compréhensif en admettant que les paysans souffrent effectivement d’injustice, mais tout en les avertissant de ne pas faire usage de la violence. Un appel qui formule également à l’égard des nobles. En fait, Luther est tributaire d’une conception moyenâgeuse de la politique. Selon lui, même un prince mauvais a été installé par Dieu. Il prêche donc la soumission aux autorités politiques. D’ailleurs, Luther s’est rapproché d’avantage des autorités politiques et des magistrats des villes libres que du monde paysan.

Luther appelle donc les princes à réprimer sans pitié la révolte des paysans qui sont écrasés lors d’une bataille en 1525 et Müntzer fait prisonnier, est atrocement torturé et décapité.

1525 est aussi une année de grandes décisions pour Luther :
- il rompt avec les humanistes
- il se marie avec Catherine de Bora
- il prend position dans la guerre des paysans
- il prend position contre les illuministes

b) En Suisse

C’est Zwingli qui a lancé la Réforme et à Zurich, en 1521, quelques zurichois trouvent Zwingli trop timoré et temporisateur. Ils lui reprochent d’opérer une réforme progressive, à petits pas, au lieu de trancher brutalement et d’avancer rapidement.

Il attend, par exemple, trois ans avant d’abolir la messe. Sa lenteur s’explique par un souci pédagogique. Il veut expliquer, convaincre et ne changer les choses qu’après y avoir préparé les gens.

Certains de ses collaborateurs groupés autour de Grebel, voudraient au contraire qu’on aille vite et fort, de sorte que l’on mette chacun devant des décisions à prendre et des choix clairs. Mais ici il n’y a pas de révolte armée, car Grebel, lui, est opposé à la violence.

Müntzer (en Allemagne) et Grebel (en Suisse) ont en commun de refuser le baptême des enfants. Ils ne veulent administrer ce sacrement qu’à des adultes convertis après une expérience spirituelle personnelle. Grebel et ses partisans estiment nul et non avenu le baptême des bébés, et décident de baptiser à nouveau des gens qui l’avaient été à leur naissance :

–> d’où le sobriquet d’anabaptiste ou rebaptiseur.

La discussion entre Grebel et Zwingli sur le baptême des enfants montrent bien leur logique:

Grebel : Quel passage de l’Ecriture t’autorise à baptiser les bébés ? On doit interdire tout ce que la Bible ne commande pas expressément.

Zwingli : Quel passage du Nouveau Testament me défend de baptiser les enfants? Tu transformes le silence de la Bible en interdiction.

Zwingli et les Réformateurs veulent modifier et supprimer ce à quoi s’oppose l’enseignement biblique (réformation). Cette attitude se rencontre aussi bien chez Luther que chez Calvin qui se montrent très souples, respectueux des coutumes et des sensibilités locales. Ils ne les combattent que lorsqu’ils les jugent incompatibles avec l’Evangile. Ils veulent une Eglise épurée et réformée.

- Ils acceptent des accommodements avec les institutions civiles pour préserver l’équilibre social et politique.
- Il veulent une Eglise du peuple, largement ouverte, sans sélection entre croyants.
- Ils pensent que l’organisation de l’Eglise doit pouvoir s’adapter aux besoins en fonction des situations et des problèmes rencontrés étant donné que le N.T. laisse une grande liberté quant à l’oganisation de la vie d’Eglise.

–> de ce fait les structures sociales et politiques de la société seront modifiées d’une manière lente et non arbitraire.

Les radicaux par contre appellent à un changement total. Ils trouvent la Réforme insuffisante. Ils y voient en quelque sorte un simple ravalement de façade et veulent faire table rase des traditions pour reconstituer ou plutôt restituer le christianisme primitif (adopter des structures identiques et obéir aux mêmes règles).

Donc ils refusent le concept même de la Réforme au profit d’une « restitution » de l’Eglise sur le modèle de l’Eglise apostolique des premiers siècles –> tout doit être fondé sur les textes de l’Ecriture car selon eux Jésus et les apôtres ont doté l’Eglise d’une organisation complète et précise décrite dans le N.T.

Pour retourner aux origines, il faut supprimer, en quelque sorte, le temps écoulé en détruisant ce que les siècles ont construit. Cette volonté de conformité peut aller jusqu’au détail –> Grebel demande que l’on célèbre la cène uniquement à la tombée de la nuit parce que Jésus l’a instituée le soir du jeudi saint !

A titre de comparaison, les catholiques opposent à la restitution, la tradition qui affirme la continuité entre la communauté chrétienne primitive et l’Eglise actuelle. Ils disent maintenir, prolonger, perpétuer le modèle biblique. L’Eglise actuelle serait l’image de la plante qui se développe à partir de la graine.

Les Radicaux sont souvent repris, à tort, toute tendance confondue, sous le nom « d’anabaptistes » en raison de leurs points communs, mais chaque tendance a sa spécificité : unitaristes, illuministes, spiritualistes.

2. Les Anabaptistes

a) Points communs

- Par leur refus d’une Eglise organisée, ils favorisent une religion de croyants volontaires et libres de tout contrôle extérieur.
- Réclament la liberté d’expression totale en dehors des dogmes.
- Ils refusent de reconnaître l’Etat en dehors d’eux-mêmes et refusent ce qui le représente : armée, prestation de serment,… (institution mondaine).

Mais leur attitude a fait craindre le pire (séparation, désintégration sociale) et a entraîné leur rejet de la part des Catholiques, Luthériens et Calvinistes. Ce rejet et leur conception de la société les ont conduits à rechercher une forme d’organisation qui leur permettait de subsister.

–> Ils vont former alors des groupes restreints ou l’excommunication devient un élément important de leur système.
–> Leur Eglise ne pouvait plus accepter que des purs, des saints.
–> Les sacrements étaient considérés uniquement comme des actes d’adhésion à la communauté des saints.
–> Ils refusent le baptême des enfants (Eglise professante)
–> Il leur fallait alors des normes pour savoir qui accepter au baptême, qui excommunier ce qui va les conduire à la définition de dogmes et de confessions de foi.

- Ils affirment que le divin s’adresse directement à la conscience, de sorte que la révélation personnelle acquiert plus d’importance que l’autorité de l’Ecriture. La conscience est conçue pour être capable de juger l’autorité biblique et la tradition.

–> c’est pourquoi Luther les désignait sous les termes « d’illuminés », d’où « les illuministes ».

- Certains refusent le dogme de la trinité : tendance unitariste

b) Menno Simons (1496-1561)

Il a donné son nom aux églises mennonites et deviendra le principal leader des anabaptistes. Il veut protéger les survivants des persécutions contre l’illuminisme, les conduire vers une voie pacifique et mieux les organiser.

- le croyant doit abandonner la violence à l’Etat (guerre, peine de mort). C’est d’ailleurs le seul groupe qui reconnaisse le pouvoir de l’Etat.
- le gouvernement ne doit pas s’occuper des questions spirituelles et doit être tolérant.
- l’autorité de référence est la Bible et non la révélation intérieure.
- la lecture du NT est littérale et prime sur l’AT
- il écarte aussi le baptême des enfants et la présence corporelle de Jésus dans l’hostie.

Dans l’ensemble, la Réforme Radicale a été abominablement persécutée et n’a jamais réussi à dominer une région ni à se donner un centre géographique. Elle vit surtout au 16eS dans de petits groupes discrets, parfois influents, sans relation les uns avec les autres et souvent composés d’artisans, d’ouvriers spécialisés, de techniciens, d’ingénieurs.

Ils ne sont pas conduits par des universitaires mais par des intellectuels marginaux errant à travers l’Europe comme Menno Simons ou Michel Servet, médecin espagnol, unitariste, condamné coupable d’hérésie par les Eglises suisses et brûlé vif. Il avait eu le malheur de vouloir convertir Calvin à ses idées (Calvin plaida pourtant pour qu’il subissent une mort moins cruelle, ce qui bien sûr ne le disculpe pas).

Les réformés se sont implantés en Suisse, en France, aux Pays-Bas (chez nous), en Hongrie. Mais aussi en Scandinavie, dans certains états allemands et dans les Iles Britanniques. Seule l’Espagne et l’Italie sont restées attachées au catholicisme romain.

c) Y avait-il des anabaptistes chez nous?

De 1518 à 1519 : phase luthérienne

De 1529 à 1540 : phase anabaptiste (entre la phase luthérienne et calviniste)

Chez nous comme ailleurs, les anabaptistes et les mennonites ont été les principales victimes de la répression.

En 1529 il fait son apparition à Gand où on les accuse de répandre la fausse doctrine de M. Luther et de propager le baptême d’esprit et non le baptême d’eau.

En 1530 il se répand dans le Brabant, en Hesbaye, en Campine et Anvers devient le centre de leur mouvement.

En 1535 un placard menaçait les anabaptistes de peine de mort. Même ceux qui abjuraient étaient exécutés. Le fait d’avoir parlé avec l’un d’eux suffisait pour attiser les soupçons.

En 1538 tous les chefs anabaptistes ont disparus (soit exécutés, soit enfuis).

En 1540 il fait place au mouvement ménonnites –> tendance pacifique de l’anabaptisme qui se développe surtout en Flandre : Gand, Bruges, Anvers, Courtrai.

En 1565 la communauté d’Anvers est évaluée à 2000 membres. Ce sont les mennonites qui eurent le plus de martyrs au 16eS ce qui provoqua leur fuite vers le nord des Pays-Bas et vers l’Amérique au 17eS.

CONCLUSION

- Les luthériens ont été persécutés et ne sont pas arrivés à percer.
- Les anabaptistes non plus.
- Les mennonites ont eu plus de chance, mais ont dû fuir vers le Nord.

- Les calvinistes qui présentaient une organisation autrement structurée que les luthériens et les anabaptistes ont pénétré aux Pays-Bas dès 1540 où ils ont eu un grand succès.

Leur force :

- Ils avaient des communautés actives, groupées autour de leur conseil d’anciens et de leur pasteur.
- Ils étaient populaires et progressifs.
- Ils proclamaient aussi la légitimité de la résistance contre toute autorité qui combattait l’évangile.

Même si le pasteur était victime de persécutions, la communauté résistait et subsistait. C’est pourquoi aujourd’hui les Pays-Bas sont encore en majorité calvinistes. Le sud (Belgique) a été repris par Philippe II (fils de Charles V) farouchement catholique.

3. L’Anglicanisme

La réforme anglicane a quelque chose d’indécis. Elle oscille constamment entre le politique et le religieux. Elle hésite entre le catholicisme et le protestantisme. Elle finit par tenter un compromis que l’on a qualifié de « voie moyenne ».

Au départ il s’agit moins d’une réforme de l’Eglise que d’une rupture entre le roi Henri VIII et le pape. Elle part d’une histoire conjugale. Le roi Henri VIII, qui fut un grand consommateur d’épouses, demande au pape d’annuler son premier mariage avec Catherine d’Aragon, pour pouvoir épouser Anne Boleyn, car il n’a pas d’héritier mâle. Mais le pape refuse l’annulation, probablement sous la pression de Charles Quint qui est l’oncle de Catherine, ce qui décide Henri VIII à rompre tout lien avec Rome (1531-1534).

Il s’attribue le titre de « chef suprême de l’Eglise d’Angleterre ». Mais le roi ne se rallie ni à la Réforme luthérienne ni à la Réforme Réformée. Il ne veut pas faire de l’Eglise d’Angleterre une Eglise « protestante » mais une Eglise catholique, dont il serait le chef à la place du pape. Il persécute et fait exécuter aussi bien ceux qui restent fidèles à Rome que ceux qui se rallient aux thèses des Réformes allemandes ou suisses.

En 1547, à la mort d’Henri VIII, c’est un enfant de 9 ans, Edouard VI qui monte sur le trône. Le duc de Somerset qui assure la régence correspond avec Calvin. Réformé de conviction, il protestantise l’Eglise anglicane, avec l’aide de prédicateurs de talent, dont Martin Bucer. Martin Bucer avait dû fuir Strasbourg et s’était réfugié en Angleterre qui devient un refuge pour tous les protestants persécutés. Martin Bucer tenta même de constituer une cité chrétienne en Angleterre, mais sa mort et celle du roi laissent les choses à l’état de projet.

Le « Prayer Book » est donné à l’Eglise comme base de la nouvelle liturgie anglicane, avec une réforme dans la façon de célébrer les sacrements, dont l’ordination des prêtres. On introduit la communion au pain et au vin, on supprime les messes privées, les autels et le culte des images, on autorise le mariage des prêtres. Mais

l’Eglise garde sa structure épiscopale et son clergé. La Bible en anglais est largement diffusée. Une confession de foi de 42 articles puisent largement dans les thèses calvinistes et en adopte la base.

En 1553, Edouard VI meurt à 16 ans et la couronne revient à la fille de Catherine d’Aragon, Marie Tudor, autour de laquelle s’était constituée l’opposition catholique. Elle tente donc de recatholiciser l’Eglise d’Angleterre. On la surnomme Marie la sanglante, des bûchers s’allument un peu partout mais elle se heurte à une forte résistance.

Par la suite on ne sait toujours pas vers quoi se dirige l’Angleterre mais l’on constate qu’elle ne veut plus du catholicisme romain.

En 1558, Marie Tudor meurt et Elisabeth, sa demi-soeur, qui lui succède, invente un compromis. D’une part, elle donne à l’Eglise anglicane un texte doctrinal de référence « les 39 articles », une confession de foi calviniste permettant la cohabitation de plusieurs groupements religieux. D’autre part elle maintient une hiérarchie et prévoit des cérémonies de type plutôt catholique.

De 1571 à 1606 des mesures sont prises contre les catholiques et leur culte devient clandestin. A la seconde génération beaucoup se convertissent à l’anglicanisme. Les puritains furent aussi combattus par la reine car ils étaient non conformistes et refusaient tout compromis avec la religion officielle. Ils furent contraint de s’exiler en Suisse et aux Pays-Bas.
- On affirme la justification par la foi seule mais sans condamner les oeuvres.
- Rejet du purgatoire, des indulgences, du culte des images et des reliques.
- Deux sacrements sont reconnus (baptême et cène) mais les autres ne sont pas condamnés.
- Refus de la transsubstantiation lors de la cène.
- Maintien de la hiérarchie évêques, prêtres, diacres.
- Les évêques sont nommés par la couronne, ils ordonnent les prêtres, ils sont Pairs du royaume et siègent à la Chambre des Lords.

Cet équilibre, qui a provoqué des tensions, dure jusqu’à aujourd’hui.

Tout au long de son histoire, l’anglicanisme se partage entre deux tendance :
- celle de la haute Eglise, proche du catholicisme
- celle de la basse Eglise, proche du protestantisme et marquée par la tendance évangélique du puritanisme qui comprend également la branche méthodiste.